On a envie de pleurer, de se taper la tête contre les murs, de crier à l'injustice... Voici une pure séance d'hypnose musicale qui aurait pu devenir historique. Celibidache en mai 1994 à son plus "celibidachien" (lent, buriné, détaillé; ce qui nous donne une Rapsodie espagnole indescriptible) et, quelque part, quelqu'un a décrété qu'une bande son "Dolby Digital 2.0" (aussi connu sous le terme AC3), ça serait bien suffisant.J'attends une explication simple de la raison pour laquelle le son de ce DVD avait besoin d'une compression, alors qu'un PCM stéréo tenait très bien en termes de durée.
Ce n'est pas là du pinaillage: simplement ce système de compression sonore Dolby Digital (une compression d'un taux de 10x à peu près, si mes souvenirs sont bons) a été développé pour le cinéma. Il est adapté au cinéma, pas à l'art musical hautement raffiné de Sergiu Celibidache. Evidemment, le bla-bla marketing veut que la compression soit quasi imperceptible à l'oreille humaine. Pour des explosions de voitures chez James Bond, sans doute…
Le gros problème est que tout chez Celibidache joue sur la couleur, la transparence les rapports de volumes et de dynamique : tous ces éléments sont minorés sur une piste AC3. Et quand on sent que dans un fortissimo le son "ne sort pas" (cf. Feria de la Rapsodie), d'abord on n'a plus que ses yeux pour pleurer et ensuite on sent que Celibidache est trahi.
Le document est certes évidemment audible, mais dans genre "bonne diffusion radio" et certainement pas "bon CD". Globalement, outre les questions de dynamique, on déplore un compactage de l'image, un manque d'aération et de finesse dans les aigus. C'est pathétique, car à Cologne en 1994 on enregistrait autrement. Peut être un jour aurons nous une édition "collector" ou "deluxe", avec le vrai son.
Cela dit, le document s'adresse à des amateurs avertis de Celibidache, qui ont compris et intégré sa démarche. Si vous découvrez le chef roumain à travers ce DVD, vous allez crier au fou. Pour ma part, si la pacification des tempos dans la dernière décennie me paraissait souvent outrée, j'ai toujours dégusté avec fascination le kaléidoscope de couleurs et d'atmosphères dans Debussy, Ravel et dans les Tableaux d'une exposition. C'était autre chose, une approche à laquelle manque tout élément cinétique - dont Alborada, la Feria de la Rapsodie (en 10 minutes !) et Iberia regorgent pourtant.
Tout ce qui est mouvant est donc éteint, mais ne me demandez pas la recette, ni la légitimation: il se passe vraiment quelque chose (indescriptibles Parfums de la nuit dans Ibéria, où le temps s'arrête littéralement). En apothéose de la célébration, un Boléro de près de 18 minutes... Un mot sur la notation artistique : le 10 ne signale pas une "référence" pour l'interprétation de ces pièces (Tilson Thomas en CD est un excellent chef "de référence"), mais s'impose pour l'importance artistique du document dans le legs de Celibidache.
Un DVD pour amateurs aguerris et avertis, prêts à fermer les yeux sur un gâchis sonore qui, je le crains, aurait pu être évité...