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L'édito de Christophe Huss

Starmania, un opéra?

Un ouvrage emblématique du répertoire de ce qu'on appela à partir des années 70 l'opéra-rock peut-il aspirer à devenir un opéra tout court? C'est l'opération tentée sur Starmania par le parolier québécois Luc Plamondon et l'orchestrateur Simon Leclerc, qui a travaillé la matière musicale créée par Michel Berger.

Starmania Opéra a été créé les 16 et 17 mai (la création mondiale du 17 mai a été en fait précédée d'une "avant-première mondiale") dans le cadre des fêtes autour du 400e anniversaire de la fondation de la ville de Québec.

Historique

Un petit rappel s'impose. Le premier exemple majeur d'opéra-rock est Tommy des Who (1969). Les concepts distinguant opéra-rock et comédie musicale sont parfois flous. Ainsi Jesus-Christ Superstar d'Andrew Lloyd Webber (1971) est décrit comme un «rock opera» sur Wikipedia en anglais et comme une comédie musicale (ce qu'il est) dans la version française de l'encyclopédie pour tous et par tous.

Disons que l'opéra-rock est chanté en continu, alors que la comédie musicale (qui peut être à base de rock ou non) peut comporter des dialogues parlés. Les Misérables (1980), du tandem Boublil-Schoenberg (Claude Michel) est la comédie musicale française la plus connue à l'étranger. On a oublié La Révolution française du même tandem (1973) qui, d'après mes souvenirs pré-pubères, étaient probablement le premier opéra-rock français, un titre souvent revendiqué par Starmania.

Starmania est un projet monté par Luc Plamondon et Michel Berger entre 1976 et 1978, qui a abouti en 1978 à un album de deux LP intitulé Starmania, ou la passion de Johnny Rockfort selon les évangiles télévisés. Les chansons comme le SOS d'un terrien en détresse par Daniel Balavoine, Les Adieux d'un sex symbol par Diane Dufresne ou Le Monde est stone par Fabienne Thibeault ont connu un énorme succès et ont permis à Plamondon et Berger de monter l'année suivante un spectacle au Palais des congrès de Paris.

Starmania a été représenté un peu partout (en anglais ça s'appelle Tycoon: Celine Dion, Cindy Lauper, Tom Jones, Willy De Ville et Nina Hagen chantent sur le disque), la reprise la plus fameuse datant de 1993 au Théâtre Mogador dans une mise en scène de Lewis Furey, qui a ensuite beaucoup voyagé.

Le Nostradamus québécois

Starmania attire l'attention non seulement en raison de la qualité des mélodies, mais aussi par la trame dramatique que Plamondon, véritable Nostradamus du XXIe siècle, avait écrite (en 1975-1977, rappelons-le) avec pour objectif d'imaginer l'an 2000.

Voici le pitch de l'intrigue tel que résumé par le parolier lors d'une entrevue accordée au quotidien montréalais Le Devoir: «Une bande de zonards, qui devient un groupe terroriste – Les Étoiles Noires –veut faire sauter la tour dorée qui domine Monopolis, la nouvelle capitale de l’Occident. Cette tour est la propriété de Zéro Janvier, businessman qui aurait voulu être un artiste, mais ambitionne de devenir le président de l’Occident. Les Étoiles Noires vont mettre une bombe au 100e étage de la tour, le soir où Zéro Janvier – qui a épousé Stella Spotlight, sex-symbol, qui vient de faire ses adieux au cinéma – est élu. »

Autour de l'histoire – qui prend son titre d'une émission de télé fictive, Starmania, permettant à tout un chacun d'accéder à la notoriété (!) – gravitent divers personnages et intrigues amoureuses. Cristal, présentatrice BCBG de Starmania tombe amoureuse de Johnny Rockfort, chef des étoiles noires. Marie-Jeanne (la serveuse automate) qui travaille dans le sous-sol de la tour, rêve de la lumière mais pas celle de la télévision. Elle est amoureuse de Ziggy, disquaire homosexuel. Zéro Janvier, le potentat épouse (juste pour l'image) Stella Spotlight, ex-sex symbol qui vient de faire ses adieux au cinéma. Enfin, Sadia, le cerveau qui manipule les loubards-terroristes est un travesti, sans qu'on sache explicitement ce qui est travesti.

Ce personnage de la duplicité par excellence est éclairé dans la nouvelle version, où on apprend dès le début (premier récitatif) que Sadia est un agent de Zéro Janvier dont la mission est de durcir les actions des Étoiles noires pour créer une peur dans Monopolis et stimuler l'adhésion à la politique sécuritaire que défend Zéro Janvier pour se faire élire.

Le Starmania Opéra de 2008, admirablement busho-sarkozien donc, comporte quelques adaptations minimes de ce type, comme l'entrevue télévisée de Zéro Janvier réalisée non pas en présence de Stella Spotlight, mais par Stella Spotlight elle-même, jolie allusion à la collusion sexuelle politico-journalistique qui sévit dans certains pays que je ne nommerai pas. Par contre dans le cas présent il aurait fallu amender un peu le texte, car les questions sont trop agressives. Autre modification: l'introduction, dès le début (2e récitatif), d'un récitatif entre Marie-Jeanne et Johnny. Parfois ces changements esthétiques amènent un hiatus qu'il conviendrait de corriger. Dans ce dialogue Johnny se présente en effet comme porte parole de ses frères («la racaille, les vers de terre», que Zéro veut «éliminer au Karscher!»), alors que dans un dialogue ultérieur, il déclare ne pas avoir de motifs idéologiques. Parmi les détails cosmétiques à modifier, un passage mentionne 500 000 à un million de personnes dans un stade, ce qui est vraiment beaucoup, même pour la réunion de Maracana et du Stade de France!

Le changement final dans les dernière paroles de Le Monde est stone est digne de mention. Après que Zéro Janvier élu ait ordonné l'éradication des Étoiles noires et fait assassiner Cristal sous les yeux de Johnny, après aussi ce qu'on peut penser être le suicide de Stella («ce soir j'airai voir à travers le miroir si la vie est éternelle»), Marie Jeanne, seul personnage humain, qui n'est pas happé par des besoins de paraître ou de dominer, reste en scène. Mais au lieu du «laissez-moi mourir» la scène s'ouvre sur un soleil et s'achève par les paroles «je cherche la lumière» sur un contre-ut dièse.

On le voit, la trame est consistante. De ce point de vue, il n'y a pas lieu de discriminer. L'opéra politique existe; John Adams l'a montré. Il n'y a pas non plus d'usurpation de la durée: le tout est ficelé en 2h15 sans délayage. Mais Starmania peut-il devenir un opéra, peut-il mériter ce vocable? 

L'attrait du classique

L'ambition des genres et auteurs dits «populaires» d'intégrer les canons de la sphère classique est une vieille ambition. Le génie de Duke Ellington allait au-delà de morceaux ponctuels de trois minutes. C'est pour cela qu'il a, toute sa vie, été obsédé par Black, Brown & Beige, une œuvre de grandes dimensions. L'ambition classique est, en plus, une mode des quinze dernières années: symphonie de Joe Jackson, ballet d'Elvis Costello, Requiem de Lloyd-Webber, oratorios de Paul Mc Cartney et même opéra (Ça ira!) de John Waters, «le» John Waters des Pink Floyd.

Comparé à ces précédents – et mis a part le Requiem de Lloyd Webber et, relativement, le ballet Il Sogno de Costello – Starmania Opéra «fonctionne» et vaut bien mieux. Pour prendre les deux avatars vocaux les plus récents, le Ça ira! de Waters est d'une pauvreté thématique et mélodique désespérante, tourne autour de quelques notes en ritournelle inlassablement répétées et ne vaut que pour ses effets sonores réussis, alors que l'oratorio Ecce cor Meum de McCartney est d'une candeur un peu niaiseuse et simpliste. 

L'artisan de la vraie réussite de Starmania Opéra est Simon Leclerc, qui a opéré en orchestrateur très futé. Le but du jeu était d'enlever tout élément rock: pas de guitare, pas de clavier, pas de batterie. Leclerc s'est tiré de ce piège en utilisant d'habiles astuces rythmiques. Le très mordant Travesti chanté par Sadia devient un fielleux tango sorti tout droit de Kurt Weill. L'univers de Marie-Jeanne, rôle chanté dans cette création par Marie-Josée Lord, soprano d'origine haïtienne, s'inscrit dans la coulée de Porgy and Bess, celui, plus trépidant de Ziggy évoque West Side Story et le Ce soir on danse au Nasiland (une discothèque au sommet de la tour de Zéro Janvier) adopte un rythme de marche trépidante avec accents cuivrés très américanisants. C'est un vrai catalogue d'esthétiques (y compris la musique de film) qui habille très astucieusement les thèmes de Michel Berger. De ce fait est évité le grotesque qui est le lot des grandes voix qui veulent "s'encanailler", je pense aux chansons pop par le ténor Peter Hofmann et aussi à deux disques Gershwin commis par Barbara Hendricks et par Kiri Te Kanawa, plus ridicule l'une que l'autre. Simon Leclerc crée un univers connu et sécurisant.

Livret habile au goût du jour, belles mélodies, orchestration ample, érudite et astucieuse (les hiatus sont rares, même si certains passages, comme le récitatif de la rupture entre Ziggy et Marie-Jeanne sont à revoir avant les reprises futures). Alors… ?

Alors, Starmania Opéra est-il un opéra? Oui et non, mais fondamentalement non pour une chose : l’amplification. L’amplification de la voix est l’élément discriminant majeur entre le monde de la comédie musicale (au sens Broadway) et celui de l’opéra. Évidemment quand on joue Carmen dans un stade, il faut amplifier. Mais quand la représentation se tient dans un théâtre, le vrai opéra est purement acoustique.

Ceci posé, c’était une bonne idée d’amplifier Starmania Opéra pour égaliser le niveau des voix, entre, par exemple, la grande soprano Lynne Fortin (Stella) et la jeune et sculpturale mezzo Krista de Silva (Sadia) et trouver une balance voix-orchestre qui flatte les voix. Mais, même si l’amplification était très honorable ce n'est, à cet égard, pas de l'opéra. Pour le reste, ce spectacle peut être tout de même assimilé à un nouveau genre, l’opéra-musical, ou comédie musicale de grand luxe, avec instruments acoustiques, sans groupe rythmique et voix d’opéra.

Starmania Opéra

De Luc Plamondon et Michel Berger, orchestré par Simon Leclerc.

Marie-Josée Lord (Marie-Jeanne), Étienne Dupuis (Johnny Rockfort), Marc Hervieux (Zéro Janvier), Lyne Fortin (Stella Spotlight), Raphaëlle Paquette (Cristal), Pascal Charbonneau (Ziggy), Krista de Sylva (Sadia). Chœurs, danseurs, Orchestre symphonique de Québec, dir. Simon Leclerc. Mise en scène : Michel Lemieux et Victor Pilon.

Opéra de Québec. Samedi 17 mai 2008.

Photos: Louise Leblanc, Opéra de Québec

La chose, cet opéra-musical, intéresse de près du beau monde, dans une industrie classique qui biberonne au crossover depuis des années. Il est plus tentant de vendre Le Monde est stone par Natalie Dessay que le dernier air à la mode de 60e Parallèle de Manoury ou de L'Amour de loin de Saariaho. Et si l'opération réussissait, on se doute que la pression pour anoblir de la même façon les grands succès du genre (Les Misérables, Notre-Dame de Paris) se ferait forte.

Pour l'heure, Luc Plamondon, Deus ex-Machina des opérations, désire plus que tout (et il a assez largement raison) imposer le projet Starmania Opéra avec la troupe de la création, sans défaut et avec quelques personnifications incontournables (Lynne Fortin en diva finissante, Etienne Dupuis baryton qui réussit la genèse vocale impossible du «loubard d'opéra», Marc Hervieux, le grand ténor québécois qui chante en baryton… comme Domingo!).

 Broadway au secours des maisons d'opéra? Attendons de voir…

Christophe Huss



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