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L'édito de Christophe Huss
Classique Kleenex: la spirale infernale

Notre MMMC (Merveilleux Monde de la Musique Classique™) a ceci d'exaltant qu'il ne cesse jamais de nous surprendre. Au nom du classique, tout est toujours possible: un pianiste à l'eau de rose au goût de chiottes qui glane un contrat chez Deutsche Grammophon; McCartney qui écrit un oratorio et Roger Waters un opéra; Arielle Dombasle qui exécute Haendel. Tout, vous dis-je. Mais notre MMMC™ fait encore plus. On pouvait bien imaginer que l'argent du marché asiatique n'ait pas d'odeur; que deux pop stars recherchent dans le classique la consécration que le grand Duke Ellington lui-même ambitionna jadis et qu'Arielle Dombasle ose tout. On ne pouvait cependant pas subodorer que les instances décisionnelles de certains éditeurs abritent des disciples émérites des kamikaze japonais, qui se faisaient jadis pulvériser avec leurs engins volants à Pearl Harbour.

Comme la technologie n'a plus de limites, nos kamikaze modernes ont à bord de leurs engins des bombes atomiques. Ils sont prêts non seulement à se faire sauter le pois chiche qui leur tient lieu de cervelle, mais aussi à tout faire sauter alentour. C'est ainsi que je perçois la cession à Brilliant Classics de licences de prestigieux enregistrements EMI, avec quelques orchestres tels que le Philharmonique de Vienne (intégrale Schubert-Muti); la Staatskapelle de Dresde (intégrale Bruckner-Jochum), le Philadelphia Orchestra (intégrale Scriabine-Muti), le Concertgebouw Amsterdam (intégrale symphonique Beethoven-Sawallisch) ou le Philharmonia (intégrale Tchaïkovski-Muti).

Brilliant Classics, dont je fus le premier à parler en France, avant même sa distribution dans ce pays, en vantant le coup de génie de la récupération, au WDR de Cologne, de l'intégrale Chostakovitch-Barshaï, a droit à tout notre respect. Le concept est clair: emboîtage massif d'enregistrements sous licences vendus à petit prix (tarif "super budget") rendant accessible la musique au plus grand nombre. Les règles du jeu sont tout aussi claires: Brilliant doit trouver les meilleures licences possibles.

L'étiquette hollandaise, qui, à l'occasion, réalise elle-même de nouveaux enregistrements, était déjà tombé sur un gros "cave" chez Denon, qui lui avait lâché les Mahler d'Inbal et les enregistrements d'Hélène Grimaud, avant de céder les Schubert de Dalberto. Mais si Denon, qui, stratégiquement, a pété les durites après le succès des Mahler d'Inbal, avait été géré "comme du monde" ça se saurait depuis longtemps. On n'attendait pas, toutefois, qu'une prétendue "major du disque" enfonce ce que François Forrestier, à propos des nanars du cinéma, appelait la "cote de débilité".

Je m'explique par une métaphore automobile. Si vous pouvez acheter une BMW série 7 au prix d'une Skoda, comment BMW pourrait-il imaginer vendre des véhicules de séries 3 ou 5 à prix normal? Et, par-delà le cas BWV, comment Audi, Renault, Peugeot, Ford et Citroën feraient-ils pour vendre leurs voitures haut de gamme?

Le marché automobile tient parce que à prix Skoda on a le choix entre une Skoda et une Lada. Au disque, le marché tient parce que, à prix "super budget", l'orchestre qui joue les Symphonies de Scriabine est l'Orchestre National de Georgie - pas le Philadelphia Orchestra! Ce qui, en passant, n'est pas incompatible avec le fait d'y glaner de temps en temps une perle rare, du type Chostakovitch Barshaï ou Beethoven-Blomstedt.

Là aussi, on ne peut blâmer Brilliant. L'enjeu est d'avoir le meilleur au meilleur prix pour ses clients. De ce point de vue c'est gagné. Par rapport à la boxe, le MMMC™ a juste remplacé le "gain par jet de l'éponge" par le "gain par lobotomie". Car si tout Bruckner-Jochum-Dresde (10 CD) "vaut" 32 euros, pourquoi payer 25 euros pour un disque isolé d'une nouveauté d'une seule symphonie? Il y a fort à parier que Brilliant va ainsi couvrir une bonne partie du répertoire et étoffer un catalogue déjà bien garni. Les 6 CD de l'œuvre orchestrale de Saint-Saëns par Martinon, Froment et Dervaux coûteront ainsi le prix d'un CD à plein tarif. Tant mieux pour les acheteurs. Tant pis pour tous ceux qui ambitionnent dans l'avenir d'enregistrer une œuvre de Saint-Saëns par un artiste d'aujourd'hui. Certes, les disques "budget" ont toujours existé, et les majors ne se sont pas privé d'y déverser leur nectar pour préserver leurs parts de marché. Mais avec le "super budget" on atteint, à mon sens, un point de décrochage, par une perturbation profonde de la perception de la valeur des choses.

Il y a deux manières de monter un catalogue de disques: une logique d'artistes ou une logique de répertoire. Les plus malins combinent les deux, mais majoritairement les majors ont fonctionné sur une logique d'artistes, en se disputant ou en créant des "vedettes". Si un disque de Jochum, Giulini et Muti vaut aujourd'hui 3 euros, à quoi cela sert-il de lancer des artistes et de les enregistrer?

Je ne sais jusqu'où exactement le scénario de ces disques Kleenex de luxe, qu'on enregistre et qu'on jette, va nous mener. Mais là, franchement, je me demande ce qui, stratégiquement et financièrement, justifie aujourd'hui que les majors n'abandonnent pas illico le classique et balancent subséquemment leur catalogue à Brilliant pour en tirer des revenus.

Au minimum, on va assister à un basculement du marché vers une politique de répertoire, déjà menée par les grands indépendants tels que Bis, Hyperion ou Hungaroton, les petites maisons finement gérées, telles que Alpha, et même, majoritairement, par Naxos ou Harmonia Mundi. Mais on en revient à notre point antérieur: cette politique de "traitement de niche" du marché par le biais du répertoire est incompatible avec les structures et les coûts fixes d'une major. Et un marché sans piliers est un marché en danger. Pourvu que lorsque les premières vagues du tsunami se feront sentir, EMI ait la décence de ne pas être le premier à crier au loup!

Christophe Huss

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